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24/1/2003:L'«Avvocato» Agnelli est mort
Giovanni Agnelli, le seigneur des patrons
Pendant
un demi-siècle, le tout-puissant président de Fiat, mort
le 24 janvier à Turin, à 81 ans, a incarné le rêve
italien. Dans le cœur de ses compatriotes, c'était le dernier
des princes.
A-t-il cherché ce rôle ? Au départ, sans doute pas. Mais il a certainement été le premier à pressentir l'importance qu'allait prendre la communication - et à en tester le pouvoir. A une époque où les "relations publiques" se limitaient à l'annonce des résultats, il a très tôt compris que l'image d'une entreprise rejaillissait sur ses produits et méritait donc qu'on lui consacre des moyens. Dès 1970, le service des relations extérieures de la Fiat compte plus de 300 personnes. Gianni lui-même s'intéresse de très près à la presse. Il la lit - tous les matins avant 7 heures, dit la légende - et entretient d'étroites relations avec les directeurs des principaux journaux italiens, qu'il appelle souvent aux aurores pour commenter l'actualité. La Stampa, dont il est propriétaire, mais aussi le Corriere della Sera - dont il prendra le contrôle par la suite, en même temps que la seconde maison d'édition italienne - et La Repubblica. "Mon métier, c'est 50 % de gestion et 50 % d'information", dit-il. Passionné d'art et de sport, il invente le mécénat d'entreprise bien avant qu'il devienne une mode. Il patronne la Juventus de Turin, le club de foot le plus populaire du pays, créé par son père. Dans les grandes villes d'Italie, la Fondation Fiat restaure églises, palais et musées, comme le Palazzo Grassi à Venise, où elle organise de somptueuses expositions.Le succès aidant, "l'Avvocato" a aussi compris qu'il est, pour Fiat, la meilleure des réclames. Habitué de la jet-set, ses relations internationales, son élégance, sa parfaite maîtrise des langues étrangères, et même son passé de play-boy, loin de lui nuire, serviront au contraire l'entreprise. Il lui suffit d'être lui-même : laïc, multiculturel, ouvert, démocrate, bref moderne. D'emblée, il se place au-dessus de la mêlée politique et des frontières nationales : l'Italie est sa base, mais la politique intérieure l'ennuie -"ce n'est pas ma culture" -, et son champ d'action est mondial. Dans son jet personnel, il saute les frontières comme d'autres prennent le métro, déjeunant à Rome et dînant à Paris avant de rentrer à Turin, après une heure de ski à Saint-Moritz...Peu à peu, il prend conscience du pouvoir que lui confère son ascendant sur les médias. Il défendait son entreprise, il les défendra toutes, avec, en prime, les idées qui lui tiennent à cœur. Il est membre de la trilatérale et d'innombrables "think tanks" supranationaux. Apôtre de la mondialisation avant la mondialisation, libéral, défenseur du dialogue social, de l'ouverture des marchés, de l'Europe et de la monnaie unique, il est le premier patron global et, comme tel, salué dans le monde entier."Le pouvoir de Giovanni Agnelli repose sur sa capacité extraordinaire à penser par lui-même", a expliqué un jour l'économiste John Kenneth Galbraith. Intuitif, curieux, Gianni a été le premier patron à se rendre en Yougoslavie, en Pologne, en Bulgarie, en Roumanie. Le premier en Chine - dès 1975, avant même la mort de Mao -, suscitant un intense intérêt. Et en 1991, le premier chef d'entreprise jamais invité à prononcer le discours annuel de l'université d'Oxford, succédant à Saul Bellow. Ainsi sacré Homo europeus, il est salué quelques mois plus tard par tout le gotha, que ses vieux amis, Henry Kissinger, Lord Carrington, Rupert Murdoch, Oscar de la Renta ont invité au Metropolitan Museum de New York, pour son soixante-dixième anniversaire.Volonté, curiosité, pouvoir, relations. A ces atouts, soigneusement cultivés, il ajoute quelque chose d'indéfinissable et qui n'appartient qu'à lui. "Je me suis souvent demandé ce qu'il a. On l'aime", s'interrogeait jadis un de ses neveux. Ce qu'il a ? La classe et le panache, ce que les Américains appellent le "glamour" - son mot favori. Et surtout un charme légendaire, mélange d'humour, d'aisance et d'exquise politesse vaguement ennuyée, un charme souverain capable de séduire les plus belles femmes comme les médias, les leaders syndicaux ou les dirigeants communistes - Leonid Brejnev lui-même aurait un jour fondu..."Il plaît comme plaît un acteur, disait Fellini. Et parce que la Fortune l'a choisi, c'est un vainqueur. Mettez-le à cheval, c'est un roi." Il est beau, richissime, aristocrate, mécène, célèbre dans le monde entier. Dans une Italie souffrant d'une crise endémique de l'autorité, il remplace le souverain, le prince, tenant dans la sensibilité populaire le même rôle que la reine d'Angleterre outre-Manche. Sa vie, racontée par la presse et par d'innombrables biographies qui sont autant de best-sellers, est un conte de fées peuplé de palais et de princesses, de faits d'armes et de salon.La réalité, une fois n'est pas coutume, colle à la légende. Giovanni Agnelli est né le 12 mars 1921 à Villar Perosa, un petit village proche de Turin, où l'arrière-grand-père, solide propriétaire agricole, avait acheté à un marquis une villa du XVIIIe, qui deviendra le berceau familial. C'est là que son grand-père, officier de cavalerie passionné de mécanique, a bricolé son premier moteur à explosion avant de fonder à Turin avec quelques amis, en 1899, la Fabbrica Automobili Torino, la Fiat. Gianni y grandit, avec ses six frères et sœurs, entre dentelles et costumes marins, nurses allemandes et gens de maison. Une atmosphère légère et cosmopolite. Son père, Edoardo, a épousé une princesse, Virginia Borbone del Monte, fille d'une Américaine mariée à un aristocrate italien. Gianni apprend le ski à Sestrières, station créée par son père, et joue avec de petits footballeurs en fer, caricature des attaquants de la Juve, le club familial, qui emporte de 1930 à 1935 cinq titres d'affilée. C'est un enfant intelligent, impétueux, parfois insolent, ce qui ne déplaît pas à son grand-père, le puissant sénateur, mais désole sa gouvernante anglaise, miss Parker : "N'oubliez jamais que vous êtes un Agnelli." En 1935, drame : Edoardo trouve une mort affreuse, décapité par une hélice d'hydravion. A quinze ans, Gianni remplace son père au conseil de direction de la Juventus. Le devoir, déjà. "Hériter d'un grand patrimoine est une chance, mais aussi une responsabilité et même un défi à relever", dira-t-il. Dès lors Gianni vivra "comme si chaque jour était le dernier", intensément, sans répit, assure sa sœur Suzanna, ex-ministre italienne des affaires étrangères, la seule à avoir résisté à l'écrasante popularité de l'aîné. Agité, impatient, vite lassé, il aime l'art, le ski, la voile, la mer, il est ému par un paysage, un tableau, mais ne s'attarde jamais. Il vit à cent à l'heure, dans le sillage brillant de sa mère. Donna Virginia cultive la fantaisie et l'hédonisme dans sa villa du cap Martin ; on lui prête une liaison avec l'écrivain Malaparte, au grand dam du vieux sénateur. "Vous avez les qualités pour diriger..., dit le patriarche à son héritier, ... si vous en avez envie." Pour l'heure, c'est trop tôt, beaucoup trop tôt. A dix-sept ans, Gianni est envoyé aux Etats-Unis pour observer l'industrie automobile. Mais la guerre le ramène à Turin où il entame des études de droit. Il a vingt ans en 1941, et part combattre avec l'armée mussolinienne sur le front russe, puis en Tunisie, où il est décoré, avant de rallier, en 1943, la division Legnano, du corps italien de libération, aux côtés des Américains. La guerre, il la fait "en première ligne", comme tout. "C'est terrible à dire, mais j'ai aimé la guerre, beaucoup,avouera-t-il longtemps plus tard (Le Monde du 13 avril 1996), Quand on a vingt ans et qu'il y a la guerre, on veut en être, on ne peut rester "planqué", comme l'on dit, avec les femmes et les prêtres, c'est trop pitoyable. Il ne faut jamais être embusqué dans la vie. Moi, j'ai toujours voulu participer à tout en première ligne..." La guerre le laisse blessé à la jambe et orphelin. Donna Virginia est morte. Les temps sont difficiles. Le vieux sénateur s'est longtemps accommodé de Mussolini. Il a réussi, pendant l'Occupation, à convaincre les Allemands de ne pas démanteler l'usine, tout en aidant discrètement les "partisans". Mais en 1945, il est écarté par le gouvernement pour avoir "appuyé le fascisme". Il meurt sans connaître sa réhabilitation. Gianni, écœuré par ce qu'il vit comme "une profonde injustice", entre au conseil d'administration. Il doit choisir. Fiat ou l'oubli. Le professeur Valletta a repris la gestion de l'entreprise à la mort de son grand-père, et l'interroge : "Le président de Fiat, ce sera vous ou moi ?" Il répond : "Ce sera vous." "Je ne me sentais pas prêt", expliquera-t-il. "L'Avvocato" se contente de diriger - de loin - une petite filiale de roulements à billes et entame une brillante carrière de play-boy international. Son grand-père lui a-t-il conseillé de profiter de sa jeunesse ? On l'a beaucoup dit, il a laissé dire, puis l'a nié. Fort de revenus annuels estimés à un million de dollars, il mène un train d'enfer entre son palais de Turin, son chalet de Saint-Moritz, son yacht et une somptueuse villa à Villefranche-sur-Mer, ancienne résidence du roi des Belges. Il se lève tôt, vit comme un athlète, mais brûle ses nuits sur la Riviera en compagnie d'Errol Flynn, de Porfirio Rubirosa, de l'Agha Khan et du prince Rainier de Monaco. Il n'aime, avoue-t-il à l'époque, "que les tapis verts, les voitures de course et les jolies filles". On lui prête de nombreuses aventures, avec Anita Ekberg, Rita Hayworth, Danielle Darrieux, ou Pamela Harrison, ex-épouse du fils de Winston Churchill. Il reçoit aussi dans sa villa la future Jackie Kennedy. Vrai, faux ? "Je parle parfois aux dames, mais je ne parle jamais d'elles", répond-il lorsqu'on l'interroge.
La dolce vita est interrompue en 1952 par un grave accident de voiture, sur la route de Monaco, à cinq heures du matin. Sa compagne est indemne, mais lui a les membres en miettes. Il en gardera une légère claudication, qui ne l'empêchera pourtant pas de skier, la jambe serrée dans un corset en cuir. La légende prétend que cet accident le transforme. La vérité est plus simple : il a trente ans et envie de se ranger. En 1953, il épouse Marella Caracciolo di Castagnetta, une princesse napolitaine, photographe de mode, qui figure parmi les dix femmes les mieux habillées du monde ; Truman Capote la surnomme le "cygne italien". Le mariage fait la une de Vogue. Il en naît deux enfants. Peu à peu, Gianni s'implique dans la gestion de l'empire Fiat, dirigé d'une main de fer par un professeur Valletta vieillissant - il a plus de soixante-quinze ans. En 1959, l'Avvocato devient président de l'IFI, la société holding créée par son grand-père pour gérer la fortune familiale. "Mon grand-père avait fait Fiat, je devais continuer, c'était un devoir, je n'en ai jamais douté." Pourtant, l'Unità, l'organe du parti communiste italien, ironise : "Tout à présent peut arriver chez Fiat, sauf qu'un Agnelli puisse diriger l'entreprise créée par leur terrible grand-père." En 1963, Gianni est nommé administrateur délégué de Fiat. Il est prêt. Mais le professeur Valetta temporise. "Fiat, c'était sa vie, il différait toujours son départ."
Lorsqu'en 1966 Giovanni reprend enfin les rênes, personne ne croit en lui. Trop futile, trop impatient. Personne n'a compris. Car "l'Avvocato", à quarante-cinq ans, a découvert une autre drogue : le pouvoir, et son corollaire, le travail. Il y consacre la même énergie farouche, la même pêche ("grinta"), qu'il mettait à se distraire. Sans pour autant sacrifier le sport ni les mondanités. Invité à le suivre une journée en 1968, un reporter en ressort éreinté. Giovanni, levé à 7 heures, a quitté Villar Perosa en hélicoptère pour rejoindre son jet privé sur l'aéroport de Turin. Direction Rome, où il assiste au conseil d'administration de la Montedison. A 13 h 15, il est revenu à Turin pour déjeuner - en vingt minutes - avec un banquier milanais. Une courte sieste (rite immuable), et il est reparti pour Milan au volant de sa Ferrari pour rencontrer un dirigeant soviétique. Sur le chemin du retour, il pousse son bolide jusqu'à 200 km/h. A 18 heures, il préside le conseil municipal de Villar Perosa avant de regagner son palais de Turin. Parfois, il entrecoupe ses journées d'une escapade d'une heure dans une station de ski ou d'un saut à Londres, pour acheter un tableau à la galerie que dirige son ami et mentor David Somerset, duc de Beaufort. Picasso, Canaletto, Delacroix, Klimt, Matisse, Bacon, Roy Lichtenstein, Andy Warhol, sa collection est l'une des plus belles du monde. Il a beaucoup à faire. Grace au succès de la Fiat 500, le groupe est le second constructeur européen d'automobiles. Mais la direction est désuète, figée, totalement centralisée : le professeur Valletta était le seul à connaître le prix de revient d'une voiture... Giovanni ouvre les fenêtres, brise la résistance de la vieille garde, délègue, et appelle à ses côtés son frère Umberto, son cadet de treize ans. Lui se réserve la stratégie, les contacts, les grandes négociations. Il faut grossir, et vite. L'Europe compte quarante constructeurs ; d'ici dix ans, dit-il, il n'en restera qu'une poignée. Il veut en être. En 1968, il signe un accord avec la famille Michelin, propriétaire de Citroën. L'objectif est la fusion des deux constructeurs. Le général De Gaulle s'étrangle : Citroën, qui fabrique sa propre DS, passer sous contrôle italien ? "Trouvez-moi une solution nationale !" L'accord capotera après quatre ans de relations houleuses, et c'est Peugeot qui ramassera Citroën. Par la suite, Fiat ratera de la même manière le néerlandais Saab, le suédois Volvo, et une alliance avec Renault. Cantonné dans la Péninsule, il ne sera jamais le fédérateur, le "General Motors" de l'automobile européenne. C'est le seul regret avoué de Giovanni Agnelli. Ironie du sort, c'est précisément General Motors, qui, en 2000, viendra sauver l'automobile italienne.
Bloqué dans sa branche d'origine par les limites du capitalisme national, Gianni se rattrape ailleurs. Avant même le premier choc pétrolier de 1973, il a compris que l'automobile était un secteur vulnérable, soumis à des hauts et des bas. Or la fortune des Agnelli, c'est, à l'époque, 86 % d'automobile. Il faut se diversifier. "L'Avvocato" prend conseil auprès du tout-puissant Enrico Cuccia, patron de Mediobanca, surnommé le "marionnettiste", parce qu'il tire les ficelles de tous les conseils d'administration de la Péninsule. Pendant trente ans, lentement mais sûrement, la holding familiale, l'IFI, placera ses pions partout : dans les loisirs (Club Med, Accor), la grande distribution (Rinascente, Continent), le ciment, l'édition, l'agroalimentaire (Saint-Louis, Danone, Château Margaux), l'assurance, la banque, etc. Les événements justifient cette stratégie. En 1972, l'Italie entre dans une période de troubles sociaux qui durera toute la décennie. La crise pétrolière ébranle l'empire, qui, en 1973, affiche son premier déficit. Giovanni hésite. On lui propose un poste d'ambassadeur aux Etats-Unis. Va-t-il abandonner après sept ans de règne ? Il choisit le combat. Toujours "en première ligne". En 1974, il devient le patron des patrons italiens et signe avec le leader syndical Luciano Lama un pacte social "historique", améliorant l'échelle mobile des salaires. L'inflation est stimulée mais Fiat, comme ses comparses, profite des dévaluations pour conquérir l'Europe.
Fort de ce succès, il est brièvement tenté par l'action politique. Ses amis et sa sœur Suzanna, sénatrice élue du parti républicain (centriste) le pressent de participer à un grand front laïc pour contrer la toute-puissante démocratie chrétienne, laquelle, "avec 40 % des voix, détient 80 % du pouvoir",dit-il. Finalement, il renonce et se contente de la mairie de Villar Perosa... Le pouvoir qu'il exerce à la tête de Fiat, véritable Etat dans l'Etat, ou, plus exactement, "Monarchie dans la République", comme dit Claudio Martelli, ex-dauphin du socialiste Bruno Craxi, est infiniment supérieur à celui d'un élu, et, pour la gloire, il n'a rien à envier à personne, pas même au pape. Or Fiat, englué dans ses problèmes sociaux, ne va pas très bien. Sur les conseils d'Enrico Cuccia, Giovanni écarte son frère et embauche un redoutable manager, Cesare Romiti, qui, en deux ans, deviendra pour lui ce qu'était le professeur Valletta pour son grand-père. Plus qu'un bras droit, un véritable maire du palais, avec qui il partage, outre le goût du risque et l'amour du foot, un profond attachement à l'entreprise, et qui se chargera de toutes les sales besognes. C'est Romiti qui, en 1976, négocie l'entrée de la Libye de Kadhafi dans le capital, provoquant une stupeur navrée dans toute l'Italie, et l'exaspération des Etats-Unis. C'est encore lui qui, en 1979, licencie soixante-et-un ouvriers soupçonnés de liens avec le terrorisme, et engage un bras de fer avec les syndicats.
En 1980, c'est la débandade. 9 millions d'heures sont perdues pour fait de grève ; en cinq ans, vingt-sept directeurs ont été blessés et quatre tués par les terroristes ; les cadres, menacés, travaillent dans des hôtels de la banlieue de Turin. Giovanni, traqué par les Brigades rouges, ne peut plus passer deux heures d'affilée dans un lieu quelconque sans courir un réel danger. Cloîtré dans un luxueux appartement truffé d'œuvres d'art, face au Quirinal, il est mieux gardé qu'un chef d'Etat. Il refuse pourtant de céder et reste en Italie. Sa famille a pour consigne en cas de malheur de ne pas payer de rançon. Il donne à Romiti les pleins pouvoirs. En septembre 1980, après trente-cinq jours de grève qui ont bloqué les usines, 40 000 cadres et employés défilent dans la rue pour réclamer le "droit au travail". La "marche des 40 000", tournant symbolique, provoque un électrochoc et casse d'un coup l'agitation sociale. Fiat est sauvé. En 1986, les bénéfices explosent. Giovanni rachète à la Libye sa participation, "qui posait des problèmes, en quelque sorte esthétiques", dit-il. L'année suivante, il crée une société en commandite pour verrouiller les participations de la famille dans le groupe et garantir une solidarité sans faille du clan qui s'est élargi avec l'arrivée des nouvelles générations.
"L'Avvocato" approche des soixante-dix ans. Sur son fameux visage de médaille, le temps a posé maintes griffures, et si le regard lumineux, le sourire, restent aussi charmeurs, la silhouette, lentement, s'alourdit. Après une première opération cardiaque, il s'est cassé une jambe en tombant dans sa résidence romaine. L'affaire a fait la "une" des journaux. Il commence à penser, douloureusement, à sa succession. Son fils Edoardo en est exclu. Féru de philosophie et de religions orientales, il a toujours entretenu des relations difficiles avec son père. En 1990, il est interpellé au Kenya pour détention de drogue. Un jeune Agnelli vient le récupérer, c'est son cousin Giovannino, le fils d'Umberto. Tout le portrait de son oncle au même âge : beau, sportif, élégant, débordant d'énergie. Peu à peu, il s'impose comme le favori. Pour ménager une succession en douceur "l'Avvocato" envisage de céder la présidence à son frère Umberto, lequel s'effacera derrière son fils lorsque celui-ci sera prêt. Mais la guerre du Golfe déclenche une récession en Europe et une nouvelle crise dans l'automobile. Une seconde fois, en 1992, Fiat trébuche et licencie. Il faut réinvestir massivement pour survivre. Quitte ou double. Ce n'est pas le moment de partir. Sous la pression de Mediobanca et du terrible Enrico Cuccia, Giovanni diffère son départ, écarte à nouveau son frère. Cesare Romiti triomphe. Les usines sont robotisées, les effectifs amputés de 24 000 personnes... En 1996, le groupe a retrouvé provisoirement sa santé. Giovanni, à soixante-quinze ans, peut enfin se retirer, son devoir accompli. Nommé sénateur à vie par le président de la République italienne, il reste président honoraire du groupe. Cesare Romiti prend le relais, en attendant la relève de la nouvelle génération Agnelli. La presse mondiale salue cette retraite méritée. Gianni, affaibli par une seconde opération cardiaque, fait à nouveau la "une". L'EX-PLAY-BOY est devenu patriarche sans rien perdre de son aura. Il vit moins frénétiquement, et cultive son image de vieux patricien, sage, raffiné et un peu dilettante, grand-père attentionné et ami des plus grands de la planète. On le voit parmi les roses, entouré de bambins, dans sa villa avec sa femme, ou seul, le visage apaisé, le regard las. Dans les interviews, il s'attarde moins sur sa vie que sur "la crise des classes dominantes" et sur les attaques dont fait l'objet le "big business". L'opération "mains propres" a touché le groupe en 1993, sans éclabousser son propre prestige. Il a regretté publiquement sa "négligence" vis-à-vis d'une filiale convaincue de corruption. Et s'est interrogé : "Quelle est la différence entre la corruption et l'extorsion ? Entre les deux, la frontière est mince..." La retraite n'a, en fait, pas changé grand-chose. Giovanni a lâché les rênes de Fiat mais il garde ferme en main celles de la commandite familiale et surtout celles de l'IFI, devenue au fil des ans de plus en plus tentaculaire, de plus en plus internationale. Il s'est seulement déplacé un peu de côté, "en touche", dit-il. Lorsqu'en 1998 Cesare Romiti, frappé à son tour par la limite d'âge, tente de jouer les prolongations, c'est lui qui impose un nouveau président, recruté à la General Electric ; lui encore qui fait entrer au conseil son propre petit-fils, John Elkann, après les tragiques décès de son neveu favori Giovannino, et de son fils Edoardo. Lui, qui décide de marier Fiat auto et Général Motor : ce dernier prend 20 % du capital ( plus une option sur le reste après 2004) ; en échange, les Agnelli deviennent le second actionaire du groupe américain. En juillet 2001, à 80 ans "l'Avvocato" parvient encore à stupéfier l'Italie en se lançant, avec EDF, à l'assaut de Montedison.
Un an plus tard, nouvelle rechute. Fiat a régressé au septième rang des constructeurs européens. Faut-il vendre ? La famille y songe ; Général Motors est aux aguets, l'Italie tremble. Le vieux chef de clan, malade, revient de New-York, où il se fait soigner, et résiste encore : il ne sera pas le fossoyeur de l'empire fondé par son grand-père ! Quitte à vendre 34 % de Ferrari, la firme de Turin sera restructurée. Un proche de la famille est placé à la tête du groupe qui s'engage, une nouvelle fois, dans un délicat exercice d'équilibriste entre l'état, les syndicats et les banques. Survivra-t-il à son patron historique ? La question est, cette fois, clairement posée. En quarante ans de lutte, de ruse et de patience, Giovanni Agnelli a pourtant réussi son pari : Fiat est toujours debout, et, malgré les alliances, toujours contrôlé par la famille. Sa fortune est estimée à 3 milliards d'euros. Sur le plan des idées c'est encore mieux : le communisme a perdu, ses théories libérales triomphent. L'économie s'est mondialisée, l'Europe progresse et l'Italie a pu se joindre à la monnaie unique. Pour la première fois de sa vie, il n'est plus en "première ligne". Mais qu'importe ! Il a tout fait. Et dans le cœur de ses compatriotes, il reste "le"patron, une sorte de pater familias, incarnant pour toujours le rêve italien. "Dans ce pays, j'ai tout vécu, confiait-il en 1992 au Monde, la guerre, la reconstruction, le miracle italien, la dolce vita, le terrorisme, j'ai fini par servir un peu de référence." le monde
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